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17.06.2008
Au tour du chapitre 3
Il y a quelques mois, l’Assemblée avait autorisé la mort volontaire sous assistance médicale. Dans cette Cité des milles contraintes, on offrait la mort à ceux qui la désiraient. Le député à l’origine de cette loi pensait que l’on pourrait soulager de trop longues et atroces souffrances et beaucoup partageaient son opinion.
Les jours qui suivirent, on assista à une véritable hécatombe, plus d’un ne se sentant plus la force de continuer. Des familles entières se précipitèrent aux « moratoriums » brandissant des pancartes où l’on pouvait lire :
-« CE SERA PEUT-ÊTRE MIEUX AILLEURS »
-« ON NE VEUT PAS DE CE MONDE POUR NOS ENFANTS » ou plus simplement :
-« POURQUOI ??? »
Quarante-huit heures plus tard, le gouvernement faisait marche arrière. Et si la main d’œuvre venait à manquer ? Les élites ne comprirent pas. Peu firent le lien avec la prohibition. Les médias parlèrent d’effet de mode, d’effet de masse, l’homme n’était pas prêt. Trop jeune, l’humanité manquait cruellement de responsabilité.
-« Comment ne pas comprendre ? Crever pour des ingrats ou crever tout de suite ? », s’était-il demandé. Il avait lui-même longuement hésité. Mais son grand-père lui avait souvent dit :
-« La liberté du plus grand nombre s’arrête où commence celle des riches mais c’est à nous de changer les choses. »
Être là c’est déjà bien, pour les changer on verra plus tard. Faut aller bosser.
Il la croise tous les matins, plantée là, sous l’arrêt de bus, enfoncée dans ses grosses bottines roses. Toujours au même endroit. Le reste de ses vêtements est de la même couleur. Son visage rosi par le froid matinal et un maquillage abondant confirme cette impression d’originalité uniforme. Rose de la tête aux pieds. Cette Dame bonbon qui le pourrait n’inspire pas ici la gaieté mais accentue une tristesse que ses yeux bleus délavés ne peuvent cacher. Croisez son regard et vous voilà devant vos propres contradictions. Entraînée dans une routine qui la guide depuis des années elle vous paraît si loin et pourtant si proche. Une après-midi d’ennui, il la croise dans un troquet clandestin avec son homme, un poivrot. Il s’installe au comptoir et commande un demi.
« - Je ne veux pas que t’ailles bosser là-bas avec l’autre connard qui veut te sauter ! », gueule l’autre de sa voix rayée par le Ricard et la brune.
Lorsqu’il l’entend répondre, il sursaute presque, surpris de pouvoir associer un son à cette bouche :
« - Il est juste gentil avec moi c’est tout », tente-t-elle de se défendre sur un ton fluet, presque enfantin, déformé par la peur.
« - Je les connais ces enfoirés il pense qu’à te baiser salope ! »
Chopant le barman au passage :
« - Eh ! Remets un autre ! »
« - Pour le loyer, pour manger comment on fera ? », reprend-elle sans conviction
« - Je vais trouver du boulot ! »
« - A ton âge ? »
« - Ta gueule j’en ai vu d’autres ! »
Sentant la fureur qui monte en lui, il finit son demi d’un trait et préfère vider les lieux ; un jeune sort de sa pause pipi blanc comme un linge la gerbe au coin des lèvres.
Le lendemain personne n’attend le bus. Sans doute a-t-elle suivi le judicieux conseil. Trois jours après, elle revient, le visage défiguré par les coups. Elle pleure à froides larmes. Il aimerait lui parler, l’aider. Il n’en fait rien, la regarde les yeux imbibés de sommeil, la bouche pâteuse. Le bus arrive au loin ; il détourne les yeux pour mater un petit cul qui passe. Pas un cri, rien. Elle est sous les roues du bus ; elle a choisi le rouge. Elle ne pleurera plus. On l’entoure ; on ne s’était jamais autant occupé d’elle.
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